{"id":673,"date":"0014-12-01T16:19:01","date_gmt":"0014-12-01T12:37:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.annaf.fr\/?p=673"},"modified":"2020-04-29T09:24:57","modified_gmt":"2020-04-29T05:24:57","slug":"t-koceck-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.annaf.fr\/?p=673","title":{"rendered":"T. Koceck, 2014"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\n<p style=\"text-align: center;\">ANNAF<br \/>\nArt comme une des possibles imaginaires.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em> \u00ab\u00a0Quand on parle avec un math\u00e9maticien c&rsquo;est quand on regarde les yeux d&rsquo;un chat&#8230;<br \/>\non passe de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 sans jamais quitter la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb Jean-Michel Alb\u00e9rola <\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong><em><strong>[1]<\/strong><\/em><\/strong><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>\u00ab\u00a0Le r\u00e9el est une superposition des possibles imaginaires\u00a0\u00bb Alain Connes.<\/em><a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong><em><strong>[2]<\/strong><\/em><\/strong><\/a><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>De formation scientifique, ANNAF a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;abord analyste et cr\u00e9ateur de programmes informatiques. Le d\u00e9sir de l\u2019art est apparu il y a longtemps dans sa vie, par passion. Mais la pratique artistique n\u2019a pu pleinement s\u2019y \u00e9tablir qu\u2019apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 La R\u00e9union. Le dessin en tant que geste de cr\u00e9ation en soi, interdit tout au long de sa formation et son activit\u00e9 professionnelle ant\u00e9rieure, occupe une place centrale dans une installation importante, hommage \u00e0 son p\u00e8re d\u00e9funt en 2007. Cette date devient rapidement une c\u00e9sure dans son parcours. Depuis, ANNAF tiens autant \u00e0 la pr\u00e9sence de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019art, clins d\u2019\u0153il servis avec humour dans son discours, qu\u2019au lien, indispensable, entre ses cr\u00e9ations et les sciences.<\/p>\n<p>Adolescente, elle discute avec son p\u00e8re, physicien et un des fondateurs de l\u2019\u00e9lectronique moderne, de certains th\u00e9or\u00e8mes et du rasoir d\u2019Ockham, <em>lex parsimoniae<\/em>, qui devient avec le temps la justification premi\u00e8re de son exigence de simplicit\u00e9 et le principe esth\u00e9tique pour ses installations et sculptures. Un jour, il prend une orange, pose sur sa peau rugueuse une fourmi et lui explique \u00e0 partir de cette image anim\u00e9e et organique les concepts d\u2019espace et de temps. Plus que les th\u00e9ories scientifiques complexes se trouvant derri\u00e8re, ce qu\u2019ANNAF semble avouer avoir retenu de cette illustration g\u00e9nialement limpide, c\u2019est la fluidit\u00e9 synth\u00e9tique de relations entre notre perception des m\u00e9canismes qui animent les \u00e9l\u00e9ments naturels et les repr\u00e9sentations artistiques et scientifiques de la r\u00e9alit\u00e9, souvent coh\u00e9rentes entre elles malgr\u00e9 les distances ontologiques et m\u00e9taphoriques n\u00e9cessaires pour leur construction.<\/p>\n<p>La sentence d\u2019Alain Connes<sup>2<\/sup> pourrait pr\u00e9figurer toute la m\u00e9canique quantique entre autres parce qu\u2019elle sugg\u00e8re une somme d\u2019interf\u00e9rences voire une contradiction fondamentale entre les visions de diff\u00e9rentes r\u00e9alit\u00e9s. Est-on dans le registre r\u00e9el ou po\u00e9tique ? Plus qu\u2019un pur axiome scientifique, elle semble plut\u00f4t compatible avec une exploration artistique de l&rsquo;univers anim\u00e9e par le d\u00e9sir de d\u00e9couvrir et d&rsquo;y ajouter des nouvelles qualit\u00e9s.<\/p>\n<p>A partir des \u00e9l\u00e9ments vivants aussi complexes qu\u2019omnipr\u00e9sents dans la nature que des insectes, des arachnides, des arthropodes, ANNAF a commenc\u00e9 en 2010 \u00e0 constituer une s\u00e9rie d\u2019objets rectangulaires compos\u00e9s, appel\u00e9s \u00ab\u00a0necrobox\u00a0\u00bb, en forme de bo\u00eetes en bois agglom\u00e9r\u00e9 dont le contenu est prot\u00e9g\u00e9 par une surface transparente, destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre expos\u00e9s verticalement sur un mur. Pr\u00e9sent toujours dans la partie inf\u00e9rieure d\u2019un tel assemblage, un corps inerte d\u2019une araign\u00e9e, d\u2019une gu\u00eape ou d\u2019un millepatte, soigneusement conserv\u00e9 et \u00e9pingl\u00e9 comme un sp\u00e9cimen d\u2019une collection entomologique, semble donner origine \u00e0 un d\u00e9ploiement ascendant sur une surface plane d\u2019un dense r\u00e9seau lin\u00e9aire, exponentiel et sym\u00e9trique.<\/p>\n<p>Le proc\u00e9d\u00e9 \u00e9voque un jeu qui consiste \u00e0 tendre une fine ficelle entre plusieurs pointes dispos\u00e9es de fa\u00e7on \u00e0 cr\u00e9er des angles multiples d&rsquo;une figure poly\u00e9drique. Il fait penser encore plus facilement \u00e0 une transposition aplanie de lignes creuses, traces form\u00e9es sur une feuille de papier suite au d\u00e9pliage d&rsquo;un origami.<\/p>\n<p>Cette allusion explicite aux jeux et plus sp\u00e9cifiquement \u00e0 l\u2019origami appara\u00eet dans d\u2019autres r\u00e9alisations d\u2019ANNAF, notamment dans \u00ab\u00a0La colonne de cocotte\u00a0\u00bb (2011) qui est \u00e0 la fois une \u00e9dition multiple de poster en noir et blanc recto-verso et une sculpture g\u00e9om\u00e9trique, r\u00e9sultat d\u2019un empilement feuille \u00e0 feuille de cette m\u00eame \u00e9dition. Une fois pli\u00e9e suivant les lignes de s\u00e9paration entre les surfaces blanches et noires, chaque feuille peut devenir la m\u00eame figure gisante bien connue de l\u2019origami dont l\u2019\u00e9crivain et philosophe espagnol, Miguel de Unamuno, a fait l\u2019\u00e9loge dans un trait\u00e9 au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des plus anciens arts populaires en Chine, l&rsquo;origami conserve une place importante encore aujourd\u2019hui au Japon, jusque dans les c\u00e9r\u00e9monies religieuses o\u00f9 le papier pli\u00e9 permet la repr\u00e9sentation des divinit\u00e9s pendant les c\u00e9r\u00e9monies Shinto. Plus que les dimensions spirituelles, ce sont plut\u00f4t les applications g\u00e9om\u00e9triques de l\u2019origami qui semblent fasciner l\u2019artiste. L\u2019\u00e9tude de pliages de papier permet par exemple la trisection de l&rsquo;angle, autrement impossible \u00e0 repr\u00e9senter graphiquement \u00e0 l\u2019aide des outils traditionnels.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9pliez un origami et observez ses plis \u2013 vous verrez tout un ensemble de polygones (\u2026). Lorsque l\u2019origami est (\u2026) mis \u00e0 plat, ses plis expos\u00e9s, c\u2019est ce que nous autres math\u00e9maticiens appelons une vari\u00e9t\u00e9 bidimensionnelle. \u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> Certains scientifiques japonais, adeptes de la \u00ab\u00a0rigidity\u00a0\u00bb, une discipline li\u00e9e \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie diff\u00e9rentielle de l&rsquo;origami, travaillent \u00e0 partir des plis de papier au d\u00e9ploiement des panneaux solaires embarqu\u00e9s \u00e0 bord de satellites, \u00e0 celui des airbags ou encore \u00e0 celui de micro-sondes m\u00e9dicales inject\u00e9es dans le corps humain.<\/p>\n<p>Josef Albers a \u00e9t\u00e9 le premier artiste \u00e0 syst\u00e9matiser l\u2019utilisation du pliage du papier dans ses enseignements des arts et du design \u00e0 l\u2019\u00e9cole du Bauhaus. Impr\u00e9gn\u00e9es par les exp\u00e9rimentations picturales avant-gardistes, du cubisme au supr\u00e9matisme, les th\u00e9ories d\u2019Albers pr\u00f4naient avant tout la fin de toute repr\u00e9sentation. \u00ab Il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire, \u00e9crivait Albert Gleizes, que la peinture \u00e9voque le souvenir d&rsquo;un pot \u00e0 eau, d&rsquo;une guitare ou d&rsquo;un verre, mais une s\u00e9rie de rapports harmonieux dans un organisme particulier au moyen m\u00eame du tableau. \u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> La v\u00e9racit\u00e9 des apparences et la ressemblance sont remplac\u00e9es dans l\u2019espace pictural moderniste par des rapports d&rsquo;harmonie souvent qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0math\u00e9matiques\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab L&rsquo;art doit \u00e9tudier scientifiquement (\u2026) l&rsquo;immense \u00e9tendue de son domaine. \u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> \u00e9crivait Guillaume Apollinaire et Juan Gris admettait que la nouvelle vision de l\u2019art faisait forcement partie d\u2019un \u00ab\u00a0esprit du temps\u00a0\u00bb dominant le si\u00e8cle nouveau qui englobait les sciences et toute activit\u00e9 cr\u00e9ative ou intellectuelle humaine : \u00ab le cubisme doit avoir forc\u00e9ment une corr\u00e9lation avec toutes les manifestations de la pens\u00e9e contemporaine. On invente isol\u00e9ment une technique, un proc\u00e9d\u00e9, on n&rsquo;invente pas de toutes pi\u00e8ces un \u00e9tat d&rsquo;esprit. \u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a><\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie des sciences constituait une justification importante de l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;artiste dans sa qu\u00eate de communion avec son \u00e9poque. \u00ab\u00a0Les math\u00e9matiques, comme l\u2019art, c\u2019est aussi une recherche du beau.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> et la vision du monde propos\u00e9e par les sciences n\u2019est jamais d\u00e9munie de po\u00e9sie. \u00ab\u00a0Mat\u00e9rialiser l\u2019immat\u00e9riel c\u2019est ce qu\u2019ont peut-\u00eatre en commun les math\u00e9matiques et l\u2019art contemporain.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a><\/p>\n<p>La toile lin\u00e9aire des \u00ab necrobox \u00bb sugg\u00e8re une d\u00e9construction g\u00e9om\u00e9trique expansive, une repr\u00e9sentation non mim\u00e9tique de l\u2019\u00e9l\u00e9ment organique \u00e0 l\u2019origine de la composition. ANNAF pr\u00e9sente souvent cette s\u00e9rie comme un hommage aux artistes du pass\u00e9 qui ont su circonscrire leur art \u00e0 repr\u00e9senter la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019aide de seules figures g\u00e9om\u00e9triques essentielles, triangle, carr\u00e9, cercle, &#8230;.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0St\u00e9r\u00e9o\u2019gram\u00a0\u00bb (2012) est une s\u00e9rie d\u2019assemblages dont chaque unit\u00e9 bicolore, ind\u00e9pendante et pr\u00e9sent\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment, s\u2019inscrit dans un espace d\u00e9limit\u00e9 et doit sa situation \u00e0 l\u2019effet visuel qu\u2019elle est cens\u00e9e produire sur le spectateur la regardant \u00e0 un angle pr\u00e9cis. Chaque \u0153uvre poss\u00e8de une forme g\u00e9om\u00e9trique \u00e0 trois dimensions avec plusieurs faces planes polygonales. Elle est \u00e9galement compos\u00e9e elle-m\u00eame d\u2019un nombre variable de poly\u00e8dres, pyramides, cubes, biseaux, pr\u00e9fabriqu\u00e9es en MDF laqu\u00e9, vides \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Certaines figures de l\u2019assemblage sont d\u00e9coup\u00e9es selon un mod\u00e8le g\u00e9om\u00e9trique minutieusement pr\u00e9con\u00e7u, d\u00e9nudant leurs int\u00e9rieurs monochromes plus sombres que la surface ext\u00e9rieure de l\u2019installation. Les contours des vides sont positionn\u00e9s de fa\u00e7on \u00e0 construire ensemble l\u2019illusion d\u2019une autre forme, plus grande. La teinte fonc\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur des volumes provoque une impression de profondeur et, \u00e0 la fois, une illusion d\u2019une sombre plan\u00e9it\u00e9. Regard\u00e9 d\u2019un point pr\u00e9conis\u00e9 en face, l\u2019assemblage d\u00e9voile en son centre une figure g\u00e9om\u00e9trique simple, un rond, un triangle ou un carr\u00e9, pour la faire disparaitre aussit\u00f4t le d\u00e9placement du spectateur entam\u00e9.<\/p>\n<p>ANNAF rappelle volontiers que les images d\u2019installations de Felice Varini, de Georges Rousse ou de Michel Verjux ont fait partie de ses premi\u00e8res d\u00e9couvertes esth\u00e9tiques. Mais au-del\u00e0 de tout \u00e9cho visuel de ces jeux d\u2019apparences spatiales, c\u2019est plut\u00f4t la rigueur m\u00e9thodologique de la sculpture s\u00e9rielle de Sol Lewitt, les exp\u00e9rimentations sur le concept de prolif\u00e9ration par l\u2019emploi de la suite de Fibonacci de Mario Merz ou la r\u00e9invention de la peinture dans une approche syst\u00e9matique des contraintes pr\u00e9alables \u00e0 la cr\u00e9ation de Fran\u00e7ois Morellet qui semblent avoir laiss\u00e9 quelques empreintes fortes sur sa formation artistique.<\/p>\n<p>Ce qui est pr\u00e9alable \u00e0 la r\u00e9solution d\u2019un probl\u00e8me scientifique, \u00e0 savoir, un ensemble d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments interagissant entre eux en accord avec certaines r\u00e8gles correspond souvent \u00e0 la d\u00e9finition d\u2019exp\u00e9rimentation artistique. Un syst\u00e8me conceptuel tel que l\u2019univers des \u00ab\u00a0d\u00e9finitions\/m\u00e9thodes\u00a0\u00bb de Claude Rutault par exemple s\u2019apparente curieusement au protocole d\u2019exp\u00e9riences chimiques ou physiques. Tous les deux prennent la forme d\u2019une s\u00e9rie de quelques simples op\u00e9rations \u00e0 effectuer en vue d\u2019un r\u00e9sultat esp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>ANNAF se dit parfois proche de l\u2019univers de Vera Molnar car le travail de l\u2019artiste hongroise fait appel \u00e0 l\u2019outil informatique dans la conception de ses \u0153uvres g\u00e9om\u00e9triques et parce qu\u2019elle autorise une part de d\u00e9sordre dans son mode de production s\u00e9riel. L\u2019ordinateur lui permet de perturber des matrices formelles r\u00e9guli\u00e8res en y introduisant syst\u00e9matiquement les param\u00e8tres algorithmiques.<\/p>\n<p>Les math\u00e9matiques ont souvent recours aux algorithmes, qui, dans les applications et les calculs informatiques constituent le fondement d\u2019un programme. La cr\u00e9ation artistique contemporaine a plac\u00e9 clairement aujourd\u2019hui le concept avant le geste. Il n\u2019est donc plus \u00e9tonnant d\u2019y voir l\u2019emploi d\u2019une logique algorithmique ou des proc\u00e9d\u00e9s syst\u00e9matiques dans le but de donner un axe de construction \u00e0 une \u0153uvre. Mais la pr\u00e9cision du r\u00e9sultat, comme dans la r\u00e9solution des probl\u00e8mes scientifiques, est malgr\u00e9 tout aussi affaire du hasard. Les probabilit\u00e9s math\u00e9matiques peuvent devenir une base pour un jeu artistique.<\/p>\n<p>Delphine Coindet fait appel \u00e0 la programmation informatique en visant la conception des formes visuellement les plus pures. L\u2019artiste joue sur la transcription des objets et signes graphiques, de l\u2019analogique au num\u00e9rique, quitte \u00e0 les d\u00e9pouiller de leur part d\u2019imaginaire et de po\u00e9sie li\u00e9e au geste cr\u00e9atif direct. La distance de l\u2019outil \u00e9lectronique lui permet un gain de pr\u00e9cision qui am\u00e8ne une lettre de l\u2019alphabet \u00e0 devenir une forme plastique abstraite.<\/p>\n<p>Pour son exposition \u00ab\u00a0Babel\u2019s Strip\u00a0\u00bb, ANNAF con\u00e7oit une s\u00e9rie \u00ab\u00a0Kose i tomb dan\u2019 tautologie\u00a0\u00bb (2014) qui est compos\u00e9e de 25 fichiers num\u00e9riques dont chacun constitue une superposition des 5 graphies utilis\u00e9es par les groupes ethniques peuplant l\u2019ile de La R\u00e9union : latine, arabe, hindi, chinoise et h\u00e9breu pour former la citation issue de \u00ab\u00a0La biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb de Jorge Luis Borges, en cr\u00e9ole dans le titre de l\u2019\u0153uvre. \u00ab\u00a0Dans le processus, les lettres deviennent formes calligraphiques abstraites, clin d\u2019\u0153il au mythe de Babel et \u00e0 l\u2019abstraction.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a> Les fichiers sont destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre \u00e9dit\u00e9s sur de diff\u00e9rents supports. Lors de l\u2019exposition \u00e0 la biblioth\u00e8que universitaire du Tampon par exemple, les impressions sur un papier adh\u00e9sif noir ont \u00e9t\u00e9 appos\u00e9es sur les vitres du b\u00e2timent, associant au hasard les vues ext\u00e9rieures des abords de l\u2019architecture \u00e0 des signes d\u00e9sormais illisibles rappelant de loin les formes de l\u2019abstraction lyrique.<\/p>\n<p>C\u2019est en 2012 qu\u2019ANNAF commence la r\u00e9alisation de plusieurs \u0153uvres en formes d\u2019\u00e9ditions limit\u00e9es, gravures ou s\u00e9ries de dessins portant des titres aussi divers que \u00ab\u00a0Plus ou moins le grand huit\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0S\u00e9rie v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a00,514\u00a0\u00bb, \u00abDe z\u00e9ro \u00e0 l\u2019infini et au-del\u00e0\u00a0\u00bb et toutes se r\u00e9f\u00e9rant, par leurs appellations ou par les motifs qu\u2019elles multiplient constamment \u00e0 la notion d\u2019infini. Cette recherche th\u00e9matique semble aboutir en 2013 \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une pi\u00e8ce unique importante. Il s\u2019agit d\u2019une vid\u00e9o de 6 min. 52 sec. intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Le temps d\u2019une craie\u00a0\u00bb et r\u00e9alis\u00e9e comme une trace de performance ant\u00e9rieure, enregistr\u00e9e en un seul plan fixe ininterrompu. Le performeur, dos tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019objectif et face \u00e0 un tableau noir, tend son bras droit et trace \u00e0 main lev\u00e9e, \u00e0 la craie, en un mouvement d\u00e9termin\u00e9, constant, \u00ab\u00a0jusqu\u2019\u00e0 l\u2019acharnement, au-del\u00e0 et par-del\u00e0 de ses forces\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a> le symbole d\u2019unicode ou la lemniscate de John Wallis. La longue lanc\u00e9e circulaire, r\u00e9p\u00e9titive du performeur s\u2019interrompt une fois le bout de craie dans sa main enti\u00e8rement \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n<p>Quand le math\u00e9maticien Georg Cantor, le plus grand classificateur des infinis, a d\u00e9couvert que du point de vue de leur taille d\u2019ensemble infini, une droite et un plan sont identiques (l\u2019ensemble des points d\u2019une surface poss\u00e8de la m\u00eame taille que l\u2019ensemble des points d\u2019un segment de droite) il \u00e9crit aussit\u00f4t \u00e0 un coll\u00e8gue \u00e0 ce propos : \u00ab Je le vois, mais je ne le crois pas. \u00bb Adopte-t-il par l\u00e0 m\u00eame une attitude qui consiste \u00e0 accepter cette nouvelle v\u00e9rit\u00e9 sans la d\u00e9cr\u00e9ter paradoxale, malgr\u00e9 la dissonance voire la contradiction qu\u2019elle semble r\u00e9v\u00e9ler en relation avec l\u2019ensemble de ses connaissances\u00a0?<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> Autrement, Cantor admet-il ainsi l\u2019existence d\u2019une nouvelle <em>possible\u00a0imaginaire <\/em>faisant partie de la r\u00e9alit\u00e9 ? Ou adopte-t-il plut\u00f4t inconsciemment une attitude voisine de celle d\u2019un concepteur de fiction d\u00e9finie par Ronald Sukenick, fondateur de \u00ab\u00a0Fiction Collective Two\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0croire et de ne pas croire en m\u00eame temps en un univers cr\u00e9\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si on d\u00e9couvre les math\u00e9matiques, cela sugg\u00e8re un autre univers pr\u00e9existant, un <em>mindscape<\/em> o\u00f9 les math\u00e9matiques existent en dehors de l&rsquo;espace-temps, comme dans la caverne platonicienne.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> Cela supposerait que les concepts scientifiques ne sont pas simplement extraits de la r\u00e9alit\u00e9 mais que leur d\u00e9couverte impose une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire, un effort \u00e0 proprement parler imaginatif et cr\u00e9atif. Autrement, pourquoi \u2013 s\u2019interroge Hubert Reeves &#8211; on aurait mis autant de temps avant de saisir et d\u00e9finir la notion de nombre \u00ab z\u00e9ro \u00bb, tellement \u00e9vidente pourtant\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;aime proc\u00e9der au recensement des choses, d\u00e9marche scientifique et simultan\u00e9ment un peu vaine. Cela me permet de cr\u00e9er des syst\u00e8mes clos, des boucles (des bugs ?) qui me donnent la possibilit\u00e9 de passer d&rsquo;une pi\u00e8ce \u00e0 une autre par association d&rsquo;id\u00e9es et jeux de mots \u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a><\/p>\n<p>L\u2019univers d\u2019ANNAF fait litt\u00e9ralement cohabiter en son sein les concepts scientifiques au m\u00eame titre que les jeux de logique dont les origines remontent \u00e0 l\u2019antiquit\u00e9 et les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019art la plus r\u00e9cente. Il en r\u00e9sulte une recherche originale qui puise ses racines dans sa formation initiale et qui se nourrit constamment de ses d\u00e9couvertes artistiques. Cette recherche interroge avant tout notre perception de l\u2019univers, probl\u00e8me central pour le travail d\u2019ANNAF comme pour une partie des sciences. Elle semble aussi consciente de l\u2019importance de red\u00e9finition permanente du r\u00f4le de son propre univers dans le sens o\u00f9 \u00ab requalifier le r\u00f4le de l&rsquo;art, signifie pour l&rsquo;artiste reconqu\u00e9rir son propre territoire, reporter sa propre pratique au-dedans des fronti\u00e8res sp\u00e9cifiques d&rsquo;une op\u00e9ration qui ne se mesure pas avec le monde, mais avant tout avec sa propre histoire et avec l&rsquo;histoire de son propre langage. \u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a><\/p>\n<p>Comme \u00ab necrobox \u00bb, \u00ab Le temps d\u2019une craie \u00bb veut s\u2019inscrire dans une tradition artistique des vanit\u00e9s. La dynamique it\u00e9rative de la vid\u00e9o, s\u2019appuyant sur un apparent paradoxe s\u00e9miologique, \u00ab conduit \u00e0 une sorte de vertige qui nous ouvre \u00e0 l\u2019infini et \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9. \u00bb<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a> Loin de vouloir illustrer des concepts, ANNAF tente de faire co\u00efncider les intentions les plus essentielles de l\u2019art et des sciences pour \u00ab mettre au monde des interrogations, qui ne se connaissent pas encore elles-m\u00eames. \u00bb<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Thomas KOCEK<br \/>\n<em>Mai 2014<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Jean-Michel Alb\u00e9rola in\u00a0: interview pour la Fondation Cartier \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019ouverture de l\u2019exposition<\/p>\n<p><em>Math\u00e9matiques, \u2009un d\u00e9paysement soudain<\/em> du 21 octobre 2011 au 18 mars 2012. Interview mise en ligne sur le site fondation.cartier.com<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Alain Connes in\u00a0: reportage sur l&rsquo;exposition <em>Math\u00e9matiques, un d\u00e9paysement soudain<\/em> \u00e0 la Fondation Cartier. Interview mise en ligne sur le site fondation.cartier.com<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Azuma Hideaki in\u00a0: Takahashi Koki <em>L\u2019origami? <\/em><em>Des math\u00e9matiques ! Appliquer les th\u00e9or\u00e8mes des math\u00e9matiques modernes \u00e0 l\u2019origami<\/em>, Nipponia No. 41 15 juin 2007<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Albert Gleizes cit\u00e9 in\u00a0: <em>Qu\u2019est-ce que le cubisme. Regard scientifique<\/em>, Encyclop\u00e9die Larousse.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Guillaume Apollinaire cit\u00e9 in : Qu\u2019est-ce que le cubisme. Regard scientifique, Encyclop\u00e9die Larousse<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Juan Gris cit\u00e9 in\u00a0: <em>Ibidem<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> C\u00e9dric Villani in : interview pour la Fondation Cartier \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019ouverture de l\u2019exposition<\/p>\n<p><em>Math\u00e9matiques, \u2009un d\u00e9paysement soudain<\/em>. Interview mise en ligne sur le site fondation.cartier.com<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>Anne Amsallem in\u00a0: <em>Quelques pistes p\u00e9dagogiques pour aborder les \u0153uvres du FRAC Poitou-Charentes avec une perspective math\u00e9matique<\/em>. Mise en ligne sur frac-poitou-charentes.org<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> ANNAF in\u00a0: Pr\u00e9sentation de l\u2019exposition <em>Babel\u2019s Strip<\/em> \u00e0 la B.U. du Tampon, janvier \u2013 mars 2014<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> ANNAF in\u00a0: Pr\u00e9sentation de l\u2019exposition <em>S\u00e9ries<\/em> \u00e0 l\u2019E.S.A. R\u00e9union en d\u00e9cembre 2013<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Jean-Paul Delahaye in\u00a0:\u00a0<em>L&rsquo;infini est-il paradoxal en math\u00e9matiques ?<\/em> Publi\u00e9 sur le site Futura math\u00e9matique.com, f\u00e9vrier 2013<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Ronald Sukenick in :<em> Death of the Novel and Other Stories<\/em>. FC2. 2003 (premi\u00e8re \u00e9dition en 1969)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Hubert Reeves in : dialogue avec Michel Cass\u00e9 en forme de visite de l&rsquo;exposition <em>Math\u00e9matiques, un d\u00e9paysement soudain<\/em> \u00e0 la Fondation Cartier. Interview mise en ligne sur le site fondation.cartier.com<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> ANNAF in : Pr\u00e9sentation de l\u2019exposition <em>S\u00e9ries<\/em> \u00e0 l\u2019E.S.A. R\u00e9union en d\u00e9cembre 2013<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Achille Bonito Oliva in\u00a0: Ferrier, Jean-Louis, Director and Yann le Pichon, Walter D. Glanze <em>Art of Our Century, The Chronicle of Western Art, 1900 to the Present.<\/em> New York: Prentice-Hall Editions. 1988. <em>An Art Without Ideology, 1980 \u2013 Manifesto ou La Transavantgarde italienne<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> ANNAF Ibidem<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Alain Robbe-Grillet . \u00ab La fonction de la fiction n&rsquo;est jamais d&rsquo;illustrer une v\u00e9rit\u00e9, ou m\u00eame une interrogation. Elle est de mettre au monde des interrogations, qui ne se connaissent pas encore elles-m\u00eames. \u00bb in\u00a0: <em>Pour un Nouveau Roman. A quoi servent les th\u00e9ories.<\/em> 1963<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ANNAF Art comme une des possibles imaginaires. \u00a0 \u00ab\u00a0Quand on parle avec un math\u00e9maticien c&rsquo;est quand on regarde les yeux d&rsquo;un chat&#8230; on passe de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 sans jamais quitter la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb Jean-Michel Alb\u00e9rola [1] \u00ab\u00a0Le r\u00e9el est une superposition des possibles imaginaires\u00a0\u00bb Alain Connes.[2] \u00a0 De formation scientifique, ANNAF a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;abord analyste [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":680,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[23,51],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/673"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=673"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/673\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2249,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/673\/revisions\/2249"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/680"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=673"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=673"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.annaf.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=673"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}